Partager l'article ! Elisabeth Badinter: «Le biberon a été un objet moteur de l’égalité au sein des familles»: Aujourd'hui, voici une interview d'Elizabeth Ba ...
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Aujourd'hui, voici une interview d'Elizabeth Badinter extraite du site les
quotidiennes.
Dans son dernier essai, elle dénonce l’apologie de la mère parfaite, s’en prend à l’obligation faite aux mères d’allaiter et à une forme d’écologie qui
irait contre la liberté des femmes. Bref, la philosophe féministe ne se fait pas que des amis.
En 1980, dans «L’Amour en
plus», Elisabeth Badinter créait une onde de choc en affirmant que l’instinct maternel n’existait pas.
Aujourd’hui, dans «Le Conflit, la femme et la mère», la philosophe montre comment, malgré la contraception, l’émancipation des femmes et leur accès au monde du travail, la maternité se retrouve à nouveau au cœur du destin féminin. Elle parle de «Révolution silencieuse» ou plutôt, de son point de vue de féministe oeuvrant pour l’égalité des sexes, d’involution.
La mère du XXIe siècle
Le livre, sorti le 12 février, fait polémique car la philosophe s’en prend
avec ironie aux écologistes, aux
pédopsychiatres, à la Leche League, aux sages-femmes, aux éthologues, aux militants du développement durable et aux féministes différentialistes. Une sorte d’alliance objective qui, au nom du bien-être de l’enfant, a créé la mère parfaite du XXIe
siècle.
Elisabeth Badinter lui a donné un nom, «la bonne mère écologique.» Son portrait? Elle veut accoucher à la maison, se méfie des césariennes et même des péridurales, elle lave les couches de son bébé pour protéger la planète, l’allaite pendant six mois et à sa demande. Bref une mère qui pour être à la hauteur de sa mission doit lui consacrer un plein temps.
Natalité déficiente
Pourtant, constate Elisabeth Badinter, les pays où la mère est survalorisée, notamment l’Italie, le Japon et l’Allemagne, sont ceux dont la natalité est la plus basse. «Il existe deux freins puissants au désir d’enfant: l’absence d’une politique familiale coopérative pour les femmes et la prégnance sociale du modèle de la bonne mère.
Un nombre toujours plus important de femmes préfèrent s’abstenir plutôt que de passer pour de mauvaises mères. En 20 ans, leur nombre a même doublé en Allemagne. A l’inverse, la France qui n’a jamais identifié la femme à la mère, connaît le meilleur taux de fertilité d’Europe.»
Les Quotidiennes: Etat des lieux de la maternité en ce début de XXIe siècle, votre livre s’intitule « Le Conflit, la femme et la mère.» Où situez-vous ce conflit ?
Elisabeth Badinter: Je montre comment s’est constitué au fil de ces trente dernières années le modèle de la mère idéale. Comment, en ayant le choix de faire ou pas un enfant, les charges et les responsabilités de la mère se sont accrues.
On est passé du don à la dette. Puisque bébé n’a pas demandé à naître, la mère lui doit tout: son temps, son énergie et son lait.
Tout cela en même temps que la société devient de plus en plus hédoniste. Comment passer du «moi d’abord» au «tout pour mon enfant» ? Deux solutions s’offrent alors à elles: rentrer à la maison pour être cette mère parfaite ou ne pas en avoir. Il devient de plus en plus difficile de concilier les deux.
Au cœur de cette révolution maternelle, il y a l’allaitement. En quoi cette pratique ancestrale peut-elle se révéler pernicieuse?
Je ne suis pas contre l’allaitement et pense même que le lait maternel est parfaitement adapté, mais pas pendant six mois et à la demande du bébé, comme le recommande l’OMS et d’autres experts ! Ce n’est plus une recommandation mais une obligation.
Chaque semaine, on trouve de nouvelles vertus au lait maternel et de nouvelles raisons de se méfier du biberon. «Vous devez donner le meilleur à votre bébé» entend-on partout. Quelle mère supporterait de ne pas donner le meilleur? La culpabilité est une arme imparable.
Il y a aussi une autre raison: contrairement au biberon, l’allaitement ne peut se faire que par la mère.
Le biberon, je n’hésite pas à le dire, a été un objet moteur de l’égalité des sexes à l’intérieur des familles. Il a permis de décharger les mères. Or, justement, le point culminant de l’inégalité des sexes se manifeste dans le travail domestique.
Plus il y a d’enfants, plus les femmes sont astreintes à ce travail, parfois jusqu’à 90% comme le révèle les dernières statistiques européennes. Si on exclut dès la naissance le père de ses responsabilités coparentales, il y a peu de chances qu’il y revienne par la suite. De fait, presque logiquement, la femme reste à la maison.
Cette révolution silencieuse s’est faite au nom de la nature, dont vous n’avez jamais été l’adepte…
On a tendance aujourd’hui à se méfier de la chimie et de l’industrie. De même que nous sommes obsédés par le
principe de précaution.
A l’inverse, on s’est remet à la Nature comme à une autorité morale. Mais la nature n’est ni bonne ni mauvaise, elle est.
Quand je vois notre ministre de l’écologie Nathalie Kosciusko-Morizet se battre pour établir une taxe sur les couches jetables, je me dis qu’elle ferait mieux d’encourager les biodégradables. Je n’aime pas cette écologie qui fait passer la protection de la nature avant la liberté des femmes, et qui les renvoie 50 ans en arrière.
Guerre idéologique certes, mais aussi économique, non?
Bien sûr. Pour que tous ces discours naturalistes prennent corps, il a fallu la crise économique de 1980. Aujourd’hui, c’est encore une autre crise, qui transforme la notion même de travail, devenu très dur, loin du facteur d’émancipation promis dans les années 70.
Les femmes se sont dites: après tout, plutôt que de m’échiner sur ce terrain conflictuel, n’est-ce pas plus gratifiant d’être mère et de faire de mon enfant un chef d’oeuvre?
Est-ce à dire que bébé est devenu le nouveau maître des femmes?
Très innocemment, il se retrouve en effet le complice de la domination masculine et l’élément de l’inégalité entre les sexes. Inégalité qui se mesure au baromètre de l’écart des salaires qui stagne un peu partout en Europe.
Au fond, quelle est votre position par rapport à la maternité?
Je demande de la nuance. Je souhaite que tout discours autour de la maternité respecte la diversité, qu’on
laisse s’exprimer l’ambivalence maternelle, elle est légitime.
Qu’on dise aux femmes «Faites comme vous pensez» plutôt que de leur imposer un modèle naturaliste. Qu’est-ce que cela veut dire tous ces corps staliniens programmés pour les
mêmes comportements réflexes?
La maternité est aussi une affaire culturelle. La preuve, tous les pédopsychiatres disent aujourd’hui exactement le contraire de ce qu’ils affirmaient il y a trente ans. Dans les années 50, je m’en souviens, les pressions étaient inverses. Les stars de cinéma, par exemple, devaient cacher leur grossesse, ce n’était pas glamour.
Aujourd’hui, elles exposent leur maternité comme si cela leur donnait un «plus», plus d’épaisseur, plus de profondeur, comme pour dire «je ne suis pas qu’une belle image!»
Votre livre est une mise en garde. De quoi avez-vous peur?
Que l’on réduise la part de liberté des femmes, en tant qu’individu à choix multiples, en les identifiant trop à la mère. L’air du temps est dangereux. Rien n’est acquis. Un bouleversement du même ordre a eu lieu à la moitié du 18e siècle, avec Rousseau en théoricien, qui a renvoyé les femmes à la maison au nom de la Mère nature.
"Le Conflit, la femme et la mère", d'Elisabeth Badinter. Ed. Flammarion